| Résumé |
Une des stratégies le plus souvent adoptées par les populations en vue d'améliorer leurs conditions de vie est la migration. En Afrique, ce phénomène migratoire a été aussi étudié que les autres phénomènes démographiques. En ce qui concerne les migrations internes, il apparaît que les villes, notamment les capitales, sont des lieux privilégiés de destination des migrants bien que les déplacements entre milieux ruraux ne soient pas négligeables. Il s'ensuit alors un accroissement rapide de la population des capitales avec comme corollaires des problèmes difficilement gérables aussi bien du côté des gouvernements que du côté des populations. Ces problèmes se manifestent au niveau de tous les domaines de développement : santé, emploi et éducation. A ceux-ci vient s'ajouter le problème de l'urbanisation avec la dégradation de l'environnement urbain et l'émergence de quartiers et d'habitats malsains. Un autre problème qui n'est pas des moindres est celui de l'insertion urbaine des migrants qui relève non seulement des capacités d'adaptation individuelles de ceux-ci mais aussi des possibilités qu'offrent ces capitales.
Lomé, la capitale du Togo n'est pas exempte de tous les phénomènes sus-mentionnés. La population de cette ville croît au rythme de 6,1 % par an. Par ailleurs, le pays connaît depuis les années 80 une situation économique critique dont les effets sont davantage ressentis à Lomé. Les migrants et les non migrants s'y retrouvent alors avec différentes conditions de vie qui sont parfois très difficiles. Les migrants de Lomé ont probablement diverses raisons de s'y installer. Ces raisons peuvent être d'ordre économique, professionnelle, matrimoniale, etc. A Lomé, les migrants cohabitent avec les non migrants, c'est-à-dire les personnes qui y sont nées et qui y résident au moment de l'enquête. Le fait pour ces derniers de ne pas migrer dépend également de leurs motivations individuelles. En posant comme postulat que les conditions de vie à Lomé sont plus gérables par les natifs, le sort des migrants est sujet à des interrogations suivantes. Quels sont d'une manière générale, les causes des migrations au Togo ? Quels sont les mécanismes d'insertion résidentielle et professionnelle des migrants à Lomé ? Quels sont les comportements familiaux (matrimoniaux et de reproduction) des habitants de cette ville ?
Pour apporter des réponses à ces questions, la présente étude s'est fixée les objectifs suivants :
- déterminer les caractéristiques de migrations internes au Togo ;
- analyser les causes et les facteurs des migrations dans les zones de départ, ainsi que les conséquences pour les zones d'accueil ;
- identifier les motivations individuelles des migrants et les mécanismes de leur insertion dans la vie sociale et économique ;
- actualiser les connaissances sur l'urbanisation.
Ainsi l'étude a atteint ces objectifs en réalisant deux enquêtes. La première est une enquête statistique d'envergure nationale qui a collecté des informations sur toutes les migrations effectuées par les enquêtés et leurs causes. La deuxième est une enquête biographique qui s'est intéressée uniquement aux habitants (hommes et femmes) de Lomé issus de la génération 1940-54, la génération 1955-64 et de la génération 1965-74. Elle a saisi toutes les migrations des enquêtés et en particulier les données permettant de cerner les mécanismes d'insertion résidentielle et professionnelle des migrants à Lomé et l'évolution des comportements familiaux dans cette ville.
Les principaux résultats de cette étude se résument comme suit :
L'âge à la première migration se situe autour de 15 ans et est différent selon le milieu de résidence et le sexe. En milieu urbain, cet âge est de 13,7 ans tandis qu'il est de 15,6 ans en milieu rural. Les femmes (14,3 ans) migrent plus tôt que les hommes (15,9 ans). Les raisons de la migration sont principalement d'ordre familial et matrimonial pour les femmes et d'ordre économique et scolaire pour les hommes. Chez les hommes, dans 42 % des cas, la décision de migrer est prise par le candidat lui-même alors que dans 33 % des cas, la migration résulte de la décision des parents ou du tuteur. Chez les femmes, dans 41 % des cas, ce sont les parents qui décident de leur départ ; les conjoints dans 27 % des cas et elles-mêmes dans 29 % des cas. Pour les dernières migrations des enquêtés, il est également apparu que c'est la personne qui a décidé de la migration qui prend généralement en charge les frais du voyage. Ce sont dans la plupart des cas les parents (36 % chez les hommes et 44 % chez les femmes) et les conjoints (27 % chez les femmes). Les migrants gardent des liens avec leurs parents restés au lieu de départ. Ils envoient et reçoivent des biens. Pour les non migrants, les résultats montrent que ce sont plus des raisons d'ordre familial qui les amènent à rester dans leur lieu d'origine. Ces raisons ont été évoquées par plus de la moitié (53 %) des non migrants.
Au Togo, les migrations sont essentiellement de nature rurale-urbaine. En effet, 59 % des hommes et 51 % des femmes ayant migré à Lomé viennent du milieu rural. Lomé constitue en fait le principal pôle d'attraction des migrants, les villes secondaires ne servant que de points de relais. Globalement les hommes migrent plus que les femmes et les migrations ont diminué au fil des générations.
En matière d'éducation les résultats tendent à conforter la montée des taux de scolarisation dans la jeune génération et la sous scolarisation des jeunes filles. En 2000, 26 % des femmes de la jeune génération sont sans instruction contre seulement 5 % des hommes de la même génération. En général les hommes et les femmes mettent plus de temps que la période requise pour obtenir leur diplôme. Par exemple avant d'obtenir le CEPD, respectivement 32 %, 38 % et 44 % des enquêtés de la vieille génération, de la génération intermédiaire et de la jeune génération ont mis entre 3 et 6 ans de plus que la durée théorique requise.
Au niveau de l'insertion professionnelle, on note que les taux d'activité régressent au fil des générations. Les femmes sont plus nombreuses que les hommes à exercer une activité et l'activité de la femme est plus précoce que celle des hommes. A Lomé, les hommes et les femmes travaillent dans différents secteurs d'activité, mais les activités exercées sont précaires. Toutes générations confondues, le secteur informel s'est révélé être le secteur privilégié des femmes. Quatre femmes sur cinq (84 %) y exercent contre un homme sur deux (45 %) une activité au moment de l'enquête. Quoiqu'on retrouve certains dans le secteur informel, les hommes sont largement prépondérants dans le secteur moderne (public et privé). L'analyse de l'accès à ce secteur d'activité selon le sexe et la génération montre que les hommes de la génération la plus ancienne sont plus favorisés que ceux des deux autres générations. Les "anciens" jouissent en effet d'une entrée massive et rapide dans le secteur moderne. A contrario les jeunes ont un accès particulièrement difficile au secteur moderne. L'âge médian d'accès à ce secteur parmi les hommes est de 27,1 ans pour la vieille génération, 28,3 ans pour la génération intermédiaire et 34,6 ans parmi la jeune génération. La moitié des femmes n'a pas encore accès à ce secteur.
L'analyse de l'origine des ressources financières ayant servi à démarrer une activité dans l'informel permet de voir que dans la plupart des cas, ces ressources sont personnelles ou proviennent de la famille. Il convient ici de souligner que les activités des femmes sont principalement financées par leurs conjoints (32 %), par leur épargne personnelle (31 %) et par une aide de la famille (23 %). C'est la jeune génération qui semble bénéficier plus de l'aide de la famille pour démarrer une activité (50 % pour les hommes et 32 % pour les femmes).
L'examen de l'évolution des taux de chômage montre que le chômage devient de plus en plus important et que les taux de chômage augmentent avec l'âge. Les taux de chômage pour toutes les générations sont nettement faibles au sein de la population féminine. Cependant, les femmes entrent plus tôt que les hommes sur le marché du travail. Notons en outre que le secteur informel offre plus d'opportunités d'emplois que le secteur formel. En effet, le temps d'attente avant d'entrer dans le secteur informel est plus court que dans le secteur moderne. Après presque 5 ans d'attente (57 mois), respectivement 13 %, 22 % et 51 % des hommes de la jeune génération, de la génération intermédiaire et de la génération ancienne ont eu leur premier emploi dans le secteur moderne. La moitié des hommes de la jeune génération et de la génération intermédiaire ont trouvé une occupation dans le secteur informel au bout de 5 ans, 8 ans pour la vieille génération.
La répartition des enquêtés selon le statut matrimonial aux différents âges, par génération et sexe a révélé que le célibat tardif touche de plus en plus d'individus à Lomé. Les jeunes plus que les plus âgés restent plus longtemps dans le célibat. En effet, à 30 ans, les proportions de célibataires sont passées de 24 % (ancienne génération) à 40 % (génération intermédiaire) et atteignent 47 % pour la jeune génération chez les hommes. Ces proportions sont respectivement de 9 %, 15 % et 20 % chez les femmes. Parlant des unions, on note une prédominance des unions non formalisées sur les unions formalisées. La proportion des hommes en union informelle est de 81 % à 20 ans, 72 % à 25 ans, 65 % à 30 ans chez les plus âgés, contre respectivement 100 %, 94 % et 81 % parmi les hommes de la génération intermédiaire.
Il ressort également des résultats qu'à âge égal, les mariages civils sont plus observés dans l'ancienne génération (23 % des hommes et 20 % des femmes à 25 ans) que dans les deux autres (2 % d'hommes et 10 % de femmes pour la génération intermédiaire, 2 % d'hommes et 8 % de femmes pour la jeune génération à 25 ans). Par ailleurs, le nombre moyen d'unions contractées par les femmes augmente régulièrement avec l'âge. Ce nombre passe de 1,08 à 20 ans à 1,22 à 40 ans. Chez les hommes, le nombre moyen de conjointes est passé de 1,08 à 25 ans à 1,19 à 40 ans. La polygamie persiste toujours même si elle est en constance baisse. A 35 ans, 24 % des hommes de l'ancienne génération contre 9 % de ceux de la génération intermédiaire étaient polygames. Chez les femmes, la situation n'est pas très différente entre les deux premières générations (29 % pour l'ancienne génération et 26 % pour la génération intermédiaire à 35 ans) 25 ans. Par contre, à 25 ans, 23 % des femmes de la génération intermédiaire et 14 % de la jeune génération vivaient en union polygamique. De plus les chances de cohabitation augmentent s'il s'agit d'une union monogamique. Lors de la première union, à 35 ans, 90 % des hommes de l'ancienne génération et 85 % de la génération intermédiaire cohabitaient dans une union monogamique ; au même âge ces proportions sont de 77 % et 58 % pour les hommes de ces générations vivant en union polygamique.
On observe un recul de l'âge à la première union au fil des générations aussi bien chez les hommes que chez les femmes. La transition s'est opérée chez les hommes entre les deux premières générations alors que chez les femmes, elle est récente (entre la génération intermédiaire et la plus jeune). En effet, d'une génération à l'autre, l'âge médian à la première union est respectivement de 21 ans, 21,5 ans et 24,5 ans pour les femmes et 25 ans, 29,2 ans et 31,2 ans pour les hommes. Comme on le constate, l'entrée en union est tardive pour ces derniers.
La comparaison des probabilités d'entrer en union formelle et en union informelle montre qu'à Lomé, les femmes comme les hommes appartenant à l'ancienne génération et à la jeune génération courent un grand risque d'entrer en union informelle. Ainsi, les entrées en union se font plus sous forme informelle que formelle.
Les résultats de l'analyse du devenir des unions ont montré que certaines unions non formalisées le sont par après. Toutefois, la formalisation des unions devient de moins en moins fréquente au fil du temps. En considérant les dix années après les unions, on constate que la formalisation est intervenue pour une grande proportion d'hommes (33 %) et de femmes (29 %) de l'ancienne génération. Ces proportions excèdent celle de la génération intermédiaire (25 % des hommes et 23 % des femmes) et celle de la jeune génération (15 % d'hommes et 20 % de femmes).
On remarque de même que c'est au-delà de 15 ans de vie commune que les unions informelles sont formalisées ou se rompent. Cette constatation est faite au niveau des deux générations. Il faut signaler de même que les unions se rompent difficilement à Lomé. Les résultats montrent que les femmes comme les hommes divorcent peu quel que soit le type d'union ; ce qui entraîne une sous-représentation des personnes en union rompue (divorcées/séparées et veuves) au sein de la population de Lomé. A la date de l'enquête, seuls 3 % d'hommes et 8 % de femmes étaient séparés de leurs conjoints. Et quand bien même il y a divorce, les hommes se remarient aussitôt et les femmes un peu plus tard. En effet, 62 % d'hommes de l'ancienne génération, 56 % de ceux de la génération intermédiaire et 61 % des plus jeunes se sont remariés juste deux ans après la rupture de leur première union. Après le même nombre d'années, seules 20 % des femmes de la vieille génération, 17 % dans la génération intermédiaire et 29 % des plus jeunes se sont remariées.
Les résultats du calcul de la descendance atteinte par les enquêtés à Lomé montre qu'elle est en baisse. A tous les âges, le nombre moyen d'enfants nés vivants diminue de l'ancienne génération à la plus jeune. A 25 ans par exemple, il est de 1,4 enfants pour les femmes de l'ancienne génération, 1,1 enfants pour la génération intermédiaire et 0,8 enfant pour la jeune génération. Chez les hommes, à 40 ans, ce nombre est de 4,4 enfants chez les plus âgés et de 2,5 pour la génération intermédiaire. Selon le niveau d'instruction, il apparaît, toutes générations confondues, que les femmes et les hommes moins instruits sont plus féconds que les instruits. Cependant, la baisse de la fécondité est commune aux instruits et aux non instruits.
Les niveaux de fécondité dépendent entre autres de l'âge d'entrée en vie féconde. Les résultats mettent en exergue un recul de l'âge à la première naissance dans les jeunes générations. En effet, l'âge médian à la première naissance est de 22,4 ans pour la plus ancienne génération, de 23,2 ans pour la génération intermédiaire et de 26,0 ans pour la jeune génération. Le mariage reste un cadre de procréation mais perd de plus en plus cette fonction. Il convient de souligner que le retard dans le calendrier de la fécondité s'observe également chez les hommes. Le mariage continue à être le cadre privilégié dans lequel la constitution de la descendance se réalise.
L'analyse des caractéristiques du logement à Lomé montre, en ce qui concerne le type d'habitat, que les habitations de type "chambres-salon" sont les plus répandues à Lomé et ce, pour toutes les générations. En 1975, la proportion d'individus logés dans ce type d'habitat est de 56 % pour la génération la plus âgée, 50 % pour la génération intermédiaire et 54 % pour la jeune génération. En 2000, ces proportions sont respectivement de 60 %, 53 % et 41 %. Les logements modernes du genre "villa/appartement" sont rares et restent l'apanage d'une infime partie de la population. Par ailleurs, la proportion d'individus disposant de l'électricité dans leur logement augmente régulièrement et elle est toujours plus importante dans le centre que dans la périphérie. En 1970, 50 % d'individus résidant dans le centre de Lomé contre 32 % dans la périphérie bénéficiaient de l'électricité dans leur logement. En 2000, cette proportion est de 65 % dans le centre contre 46 % dans la périphérie de Lomé. Par contre, l'adduction en eau potable est restée faible au fil du temps et est toujours plus importante dans le centre que dans la périphérie. En 2000, dans le centre, respectivement 27 %, 26 % et 22 % d'individus de l'ancienne génération, de la génération intermédiaire et de la jeune génération disposaient de l'eau courante dans leur logement ; alors que ces proportions sont respectivement de 21 %, 14 % et 17 % dans la périphérie. En définitive, les résultats révèlent que dans l'ensemble des générations en présence, le niveau de confort des logements à Lomé a connu une relative dégradation durant les trente dernières années même si au même moment la couverture de la ville par le réseau électrique a augmenté. Cette dégradation des conditions de logement touche davantage les jeunes générations.
En outre, la répartition des enquêtés selon leur statut d'occupation du logement fait état d'une sortie tardive de l'hébergement pour les jeunes. Au moment où la moitié des hommes de la jeune génération n'a pas encore quitté leur lieu d'hébergement, la moitié des hommes de l'ancienne génération et de la génération intermédiaire ont connu cet événement respectivement à 34,2 ans et à 37,3 ans. Par rapport à l'ancienne génération, les deux dernières accèdent très peu à la propriété. Chez les hommes de la jeune génération le quart n'a pas encore un "chez soi" ; alors que 25 % des hommes de la génération la plus âgée et ceux de la génération intermédiaire sont devenus propriétaires respectivement à 28,3 ans et 34,8 ans. Chez les femmes, accéder à son propre logement est un événement rare. A 35 ans, 86 % des femmes de l'ancienne génération contre 95 % de celles de la génération intermédiaire n'ont pas encore leur propre logement. Par ailleurs, l'acquisition du logement se fait principalement par financement propre dans les deux premières générations (60 % pour la vieille génération et 47 % pour la génération intermédiaire à 30 ans) et par héritage dans la génération cadette. Le prêt bancaire est très peu courant dans la construction d'un logement. A 40 ans, les individus de la génération la plus âgée ont recouru, dans une proportion de 10 % au prêt bancaire pour accéder à leur propre logement. |